Sophie Loridon

En tant que femme, quel regard portes-tu sur les personnages principaux des 2 films, Mona et Lucie ?


Mona signifie Seule et Lucie la Lumière. Seules dans la lumière, ces femmes courageuses nous éclairent un peu, je l’espère . Elles mettent en lumière que le choix n'est pas seulement une question de femme mais une question d'individu, et que nous sommes tous à un moment confrontés à nos choix, à nos choix d'avenir à nos choix de vie. Dans les deux cas,  il y n’y a pas de revendications pas d' affrontements, mais au contraire des chemins pacifiques de femmes qui veulent juste "être" avec le monde, et pas contre le monde. Je suis de la génération où les grands-mères ont beaucoup souffert, en silence. Avoir ou ne pas avoir d'enfant, c'était une question de choix déjà sauf qu'a l'époque avorter était un enfer, et avoir 12 enfants, je pense aussi... Elles ne pouvaient pas aller travailler car cela ne se faisait pas, elles n'avaient pas d'autres choix, et c'était hier ! . Lucie a préféré rester seule et travailler avec sa sœur, et quelle femme libre pour cette époque ! De surcroit, les hommes la respectaient. Je suis inquiète car aujourd'hui, ça redevient compliqué lorsqu'une femme veut interrompre une grossesse, il faut se battre et le corps médical est souvent   peu sensibilisé pour l'accompagnement psychologique. Je pense qu'aujourd'hui les femmes ont plus de choix certes, mais elles le paient très cher, car les transitions mettent du temps. Et avant que l'égalité, qui est pour moi intrinsèque à l'humain ne devienne une normalité il y a encore du chemin et des souffrances... Une femme qui enchaine deux journées ne peut être "heureuse". Si elle fait du Yoga pour décompresser disons, souvent elle doit "courir" plus encore pour arriver à se libérer du temps... et elle arrive paradoxalement hyper stressée à son cours de yoga ! Le Luxe pour une femme aujourd'hui c'est d'avoir du temps pour elle. Mais c'est un luxe pour chacun d'entre nous. Comme le dit Lucie dans le film "on peut pas faire plusieurs travails à la fois on peut en faire que l'un après l'autre".
 
Dans le film on ressent beaucoup d’amour entre toi et Lucie, qu’est ce que tu as aimé chez Lucie  ?


Si j'aimais tant Lucie, c'est justement parce qu'elle a su rester elle même, ancrée et forte, avec son lot de souffrances, sans l'avoir subit, avec acceptation. Elle a fait son choix de femme : Lucie ne s'est jamais mariée et n'a jamais eu d'enfant, pour autant, la séquence la plus facétieuse du film est peut-être celle qui parle de ses amoureux ! Son choix elle le fait sans le revendiquer, sans faire de bruit, avec pudeur. Choisir ce n'est pas forcément être libre, car on renonce forcément à quelque chose. et puis la liberté c'est une immense question ! Choisir c'est s'accomplir, c'est être soi, c'est se responsabiliser, et cela a un prix. Si elle fascine aujourd'hui tant de monde, c'est surement par sa grande liberté, à vivre dans sa vielle maison, à sa manière, en n'ayant rien à faire des qu'en dira-t-on. Elle vivait dans la dignité.

Quel est ton prochain projet ?
 
Je travaille aussi sur un film intergénérationnel depuis 2016, "Quand j'étais petit", avec Emdé mon voisin dessinateur. Les enfants de mon village interrogent les ainés de Murianette et mettent leurs modes de vie en miroir. c'est très frais. J'espère qu'il sortira en octobre 2021 au cinéma.

J'ai un autre projet depuis 2015 c’est "Pierre de Lune et le coeur de Pierre », un film sur deux hommes du même âge dont les chemins en parallèle nous éclairent sur l'adversité de la vie, la résilience et aussi, deux hommes qui sans leurs épouses ne seraient pas ce qu'ils sont.

Pour ces deux projets, ce qui compte pour moi c'est de récolter la mémoire du bon sens, le sens de la bonne humeur, et de donner du sens à nos vies !

 

Camille Walter

 

Entant que femme, quel regard portes tu sur les personnages principaux des 2 films, Mona et Lucie ?

J’imagine ma jeune Mona fictive en visite dans la cuisine de Lucie, cette merveilleuse dame d’un certain âge qui ouvre la porte sur l’ailleurs à chaque rire qu’elle offre. Et pourquoi pas ? Le cinéma nous permet de rêver tous les possibles. Ma Mona, elle serait d’abord taiseuse, sur ses gardes, trépignante même sur sa chaise. Après un temps, je la vois touchée par l’authenticité de Lucie et par le calme du lieu, qui lui apporteraient cet apaisement manquant et qui lui révéleraient sa joie. Dans nos discours publics en France, nous avons tendance à entendre des oppositions entre les milieux ruraux et urbains, entre une vieille génération et une autre nouvelle. Pourtant, ces deux femmes possèdent une même force. Elles tentent de rester fidèles à leurs aspirations malgré leur attachement à un environnement.

 

Lorsque j’ai enménagé à Grenoble, j’étais surprise que des personnes de milieux sociaux différents vivent à seulement quelques kilomètres d’écart sans se frôler. L’écriture de Fille du vent est née de ce constat. J’ai voulu qu’une jeune fille de la ville franchisse un col de montagne pour oser une rencontre, qu’elle trouvera dans la figure du berger. Dans mon histoire, c’est par l’altérité apparente que Mona retrouve sa respiration et sa vérité propre. C’est avec joie que j’entrevois la possibilité d’un tel dialogue au-delà du film même, avec cette résonnance entre Lucie, après moi le déluge et Fille du vent.

 

Quelle chance pour ce court-métrage, Fille du vent, de côtoyer ce beau documentaire ! Sophie Loridon nous délivre un portrait tendre, intime, tout en restant pudique. Au défilement des saisons, le temps se pose ici dans une juste cadence, nous offrant une expérience d’apaisemment. Nous sommes loin de toute forme de moralisme et pourtant nous sortons d’un tel film riches d’enseignements. Grâce à Sophie, nous emportons une peu de la personnalité touchante de Lucie avec nous.

 

En tant que réalisatrice, une fois la fabrication terminée, la matière n’est plus mouvante et le film appartient pour moi au passé. Pourtant, de manière paradoxale, c’est alors que faire un film prend tout son sens, en le présentant aux autres. J’espère vivement que par cette association des deux films autour du thème CHOIX DE FEMMES, nos ciné-rencontres seront pleines de discussions. Sans être militante, il est clair qu’avec Sophie nous nous inscrivons ici dans une envie de proposer des récits intimes sur des femmes, dans un cinéma qui en contient encore peu. Tout cela peut faire écho aux bouleversements de notre société sur l’égalité des genres. Mais sans partir dans de hautes considérations, j’espère avec rêve que le spectateur de ces deux films pourra s’en saisir pour nous délivrer sa propre parole, son propre regard !

Quel est ton prochain projet ?

Je porte un projet de film en écriture depuis un an. Une fiction qui s’articule comme une fable écologique. L’histoire suit une héroïne, une femme célibataire et sans enfant de 40 ans, parisienne jusqu’aux bouts des ongles, qui tente de trouver une cohérence manquante dans sa vie. Avec ce projet, je m’inscris dans la continuité de Fille du vent. Je pars d’une situation clichée pour évoquer mes obsessions, je souhaite proposer un personnage féminin fort et caractériel, et enfin une part majeure du récit sera accordée à la sublimation des environnements. Une envie de film ludique pour le spectateur et même humoristique par endroit, afin de proposer un récit qui fait du bien...